L'humour. Qu'est-ce qui fait rire les adolescents ? n°130 Juin 2009
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Littérature jeunesse et humour : points de vue de collégiens par les élèves de la classe de 4ème B du collège de Clagny (Versailles) et Charlotte Plat, leur professeur de français Les titres du corpus à l’épreuve
Nous avons sélectionné les romans après avoir questionné des professionnels du livre et les membres de nos comités de lecture. Alors que nous souhaitions initialement nous limiter à des ouvrages parus ces deux dernières années, nous avons élargi notre sélection car la littérature jeunesse est rarement drôle. L’humour est un genre littéraire souvent dénigré et doté d’une image populaire. Il y a bien évidemment les romans jeunesse appartenant à la « chick lit », mais trop orientés en direction d’un public féminin. Notre corpus compte finalement des titres parus ces 5 dernières années, essentiellement dans des collections pour adolescents, à l’exception de Kiffe kiffe demain et de l’adaptation en bande dessinée du roman de Raphaëlle Moussafir, Du vent dans mes mollets.
Des mots…
Les élèves se sont pliés à l’exercice avec enthousiasme : ils étaient libres de lire autant d’ouvrages qu’ils le souhaitaient ou de n’en lire aucun. Kiffe kiffe demain et Du vent dans mes mollets ont été largement empruntés. Ainsi, le style du roman de Faïza Guène les a séduits même s’ils ne l’ont pas toujours trouvé drôle, comme le souligne Sofiane : «Quand elle va chez l’épicier, certains produits sont périmés. Ça peut faire rire, mais quand on connaît cette situation, ce n’est pas drôle. Ça ne me dérange pas, mais ça ne me fait pas rire ». En outre, comme le rappelle Fanny, l’humour n’est pas présent à chaque page. C’est ce qu’elle relève également pour Garçon ou fille. Elle souligne une évidence : la lecture nécessite un travail de représentation et d’imagination, tandis que l’humour est spontané et immédiat. Dans ce roman, le travestissement du garçon en jeune fille leur a plu : il génère des quiproquos et des situations loufoques, mais le récit leur paraîtinégal, la polyphonie rend la lecture difficile et ils n’apprécient pas le dénouement. Gabriel a particulièrement aimé L’embrouille entre Kiffo et le pitbull qui joue sur le contraste entre le personnage de Calma, une jeune fille brillante qui manie la langue avec dextérité, tandis que Kiffo se distingue par ses mauvais résultats scolaires et sa désobéissance. Le Journal d’un garçon a retenu leur attention par sa légèreté et l’emploi de « gros mots ». Pour les élèves de 4e B, il s’agit là d’un roman transgressif qui diffère des classiques étudiés à l’école. Le personnage de Paul est drôle mais il leur semble loin d’eux. Enfin, la forme du journal intime les surprend car il s’agit d’un exercice que s’approprient généralement les adolescentes.
… Et des images
L’adaptation en bande dessinée de l’œuvre de Raphaëlle Moussafir a d’emblée suscité l’enthousiasme avec ses illustrations colorées. Le rapport entre le texte et l’image est important : «On peut regarder les images et sourire sans lire le texte. Mais à l’inverse, le roman ne nous aurait peut-être pas fait rire », explique M’hamed. Ils sont plusieurs à revenir sur l’aspect visuel qu’ils jugent déterminant ; qu’il s’agisse de la couverture, des illustrations intérieures ou d’une recommandation estampillée au dos de l’oeuvre. Ce critère revient souvent lorsque les adolescents justifient leurs choix. Ainsi, Kurt et le poisson, avec sa couverture dépouillée et ornée du portrait du personnage éponyme, était peu avenante. Ce roman a été peu emprunté, les illustrations étant jugées trop enfantines par les adolescents. Yohann l’a néanmoins lu et apprécié. Il a été séduit par l’humour absurde du récit, intrigué par le prix « Tam-tam » mentionné en 4e de couverture.
Ce qui fait rire en littérature ? les bandes dessinées et les mangas
Lorsque nous abordons les ouvrages étudiés dans le cadre scolaire, ils expriment une certaine lassitude. « Ce n’est pas pareil » s’exclament-ils lorsqu’on met en relation le corpus sur l’humour et les livres au programme. Comme si humour et école étaient deux univers antinomiques. Certains ont aimé étudier Molière, mais globalementles livres lus en classe manquent de fantaisie. Ils ont cependant eu l’occasion d’étudier un roman jeunesse, Je ne t’aime pas Paulus, dont ils ont apprécié l’inventivité et qui semble faire exception. S’ils ne pensent pas spontanément aux romans, les jeunes ont tout de même un petit bagage d’œuvres amusantes qu’ils prennent plaisir à citer. Fanny et Flore aiment les romans de Meg Cabot aux héroïnes modernes et qui se trouvent confrontées à des situations cocasses. Plusieurs sont des amateurs de bandes dessinées : ils lisent Gaston Lagaffe, Ducobu, Léonard, Foot en folie. Ils plébiscitent également les mangas comme One Piece, Fairy Tail, Naruto, etc. Hyman évoque enfin Lovely Complex : deux adolescents que tout semble opposer finissent par tomber amoureux. Entre-temps, la série rend compte d’une suite de quiproquos hilarants. En énumérant les mangas et les bandes dessinées, ils reviennent sur le fait que l’image est importante pour déclencher le rire : les expressions des visages, les scènes proches de la caricature, etc. L’illustration, plus facile à déchiffrer et à « lire », est définitivement plus attrayante lorsqu’il est question d’humour.
L’adolescence ou le temps de rire
Au cours de nos interventions, les élèves rient et nous « testent », prêts à relever nos faux-pas, s’en saisir pour plaisanter entre eux. Ils aiment faire rire leurs amis et « mettre l’ambiance ». Ce qui prête à rire diffère parfois selon les sexes, mais cette distinction s’estompe sur d’autres terrains : cinéma, Internet, bandes dessinées. Pour Fanny, « certaines situations violentes qui plaisent aux garçons, ne sont pas toujours drôles ». Cette question est l’occasion d’échanger quelques « vannes » entre les adolescentes et les jeunes garçons. D’autant plus qu’au cours de nos deux courtes séances, les jeunes filles sont moins bavardes : serait-il plus difficile de s’affirmer devant les joyeux lurons de la classe ? Enfin, il est certain que l’humour est différent selon les générations. Ainsi, Yohann s’étonne de voir que ses parents rient en regardant des films ou des émissions qui selon lui « datent de l’Antiquité » et qu’ils ne partagent pas toujours les mêmes références.
Ce qui fait rire les adolescents à la télévision
Ils aiment regarder des émissions qui mettent en scène des gens bêtes et dont ils prennent ainsi plaisir à se moquer. Les élèves citent des émissions comme Next. Des prétendants(es) se présentent devant le ou la candidat(e) qui les éliminent au fur et à mesure sans manquer de les humilier. Les adolescents évoquent l’émission Jackass. Ce groupe de jeunes se met dans des situations tout à la fois dangereuses et grotesques. Flore et Fanny citent une autre émission de télé réalité,Mon incroyable anniversaire. Dans ce programme, de riches adolescents souvent capricieux et démesurés organisent une fête exceptionnelle pour leurs 16 ans : les téléspectateurs rient de leurs frasques superficielles ! La démesure, le grotesque ou l’humiliation engendrent des situations qui donnent à rire. Les adolescents sont presque tous amateurs du Jamel Comedy Club. Ce qui plaît ici c’est le langage de la rue, le public pris à parti, etc. Les jeunes allument également leur télé pour regarder des dessins animés comme South Park, les Simpson, Futurama, The Boondocks. Ils sont séduits par les histoires loufoques, le graphisme et les personnages. L’animation offre une grande liberté dans le scénario, dans la création des personnages et leurs expressions. Autant de possibilités développer des situations cocasses.
Les comiques, stars du cinéma
Les jeunes filles évoquent Lol. Elodie explique « qu’elle a pris plaisir à suivre l’héroïne dans son quotidien, au lycée. La relation de Lola avec sa mère fait sourire ». Ils citent peu de « Teen Movies » mais de nombreuses comédies françaises qui mettent en scène un ou plusieurs « anti-héros » grotesque(s). Les productions d’Eric et Ramzy suscitent leur enthousiasme : La Tour Montparnasse infernale ou Seuls Two sont souvent cités. Ils adhèrent pleinement à cet humour régressif et burlesque. D’autres films, sortis récemment, les séduisent : Cyprien ou encore OSS 117.Deux productions qui mettent au premier plan un personnage ridicule et immature aux traits grossiers, exacerbés. Finalement, les adolescents semblent prendre plaisir à se moquer de ces adultes qui refusent de grandir.
Bilan
La classe de 4ème B semble ravie d’avoir eu accès à une littérature jeunesse qu’elle connaît mal. Nous leurs avons apporté de nombreuses informations sur les auteurs et les éditeurs. Alors que l’expérience s’est achevée, les adolescents continuent d’emprunter et de s’échanger les ouvrages. Ils ont aimé « lire » mais il leur a été parfois plus difficile de s’exprimer sur les contenus des ouvrages, d’en définir l’humour, d’analyser les différents types de narration. Ils ont surtout apprécié l’échange au-delà de la question du littéraire. Et au final, l’humour
n’est pas un critère déterminant pour qu’il y ait un plaisir de lecture chez les jeunes lecteurs : Ils adhèrent à l’œuvre pour peu qu’ils l’estiment originale.
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